Le récit au service de l’émotion sportive : entretien avec le journaliste Laurent Vergne

« Je pense qu’à 10 ans, je savais déjà ce que je voulais faire. Pas forcément dans le sport, même si c’était ma passion première parce que j’en faisais beaucoup et que j’en consommais beaucoup. Je voulais surtout être journaliste ».

Qui n’aimerait pas avoir de telles certitudes dès sa plus tendre enfance, lorsque l’esprit commence à s’ouvrir à un éventail de possibilités futures ayant souvent attrait au rêve ? Pour le journaliste Laurent Vergne, l’écriture s’est très rapidement imposée comme essentielle, non seulement à son épanouissement, mais aussi à la réflexion des émotions humaines les plus spontanées, les plus intenses et les plus authentiques.

« Quand j’avais 10 ans, j’ai lu un article dans l’Equipe, écrit par le journaliste Jean-Michel Rouet. Il travaillait notamment pour la rubrique boxe à l’époque et il avait fait un papier sur un combat entre Marvin Hadler et Thomas Hearns, qui avait eu lieu à Las Vegas cette année-là (1985). Ça n’avait duré que 3 rounds, c’était un combat de rue qui avait été extrêmement violent et avait beaucoup marqué les gens qui aimaient la boxe ».

Deux jours après (décalage horaire oblige) le journaliste est marqué par la plume de Jean-Michel Rouet, qui raconte comment, de retour à son hôtel 2 heures après la fin du match, ses mains tremblent encore alors qu’il entame la rédaction de son article, expression physique de la violence et de la puissance ressentie au cours du combat.

« Cet article m’a beaucoup frappé (Laurent Vergne a d’ailleurs écrit un papier sur ce match) et je m’étais dit que plus tard, je voudrais pouvoir retranscrire et être témoin d’événements sportifs (ou autres), faire passer à travers les mots ce qu’on peut ressentir quand on vit un événement comme ça, « en direct » ».

Afin de concrétiser son rêve d’écriture, Laurent Vergne étudie l’histoire, puis intègre l’Ecole Supérieure de Journalisme de Paris. Il fait un premier stage chez Eurosport au cours de sa première année, puis un autre, un an plus tard (fin 1999), au sein de la rédaction de sports.com (maintenant appelé sports.fr), un des tout premiers sites internet consacrés au sport lancé en France. Un CDI lui est rapidement proposé, ce qui permettra au journaliste de rester 3 ans au sein de cette rédaction, filiale européenne du Groupe américain CBS Sports. L’éclatement de la bulle internet mettra fin à cette aventure prématurément, fin 2002.

Quelques mois plus tard, le journaliste (ré)intègre la rédaction web d’Eurosport, cette fois-ci pour ne plus la quitter. Depuis maintenant presque 17 ans, Laurent Vergne y couvre l’actualité sportive (notamment tennistique), et développe différents projets afin de varier les contenus proposés par le groupe. Car si une grande partie du travail de journaliste est en effet consacrée à l’actualité, et impose donc des sujets à exploiter (ce qui n’empêche pas la diversité de leur traitement média et de leur angle d’attaque), d’autres projets voient le jour en fonction des besoins d’une rédaction.

C’est le cas des Grands Récits, un format d’article long développé pour traiter de sujets en dehors de l’actualité sportive.

« Il y a deux ans, nous avons constaté que nous avions beaucoup développé la vidéo sur le site en axant tous nos nouveaux formats dessus. Il fallait en trouver de nouveaux, impactants : ma rédactrice en chef, Aude Baron, m’a alors demandé de réfléchir à un format écrit très travaillé, très qualitatif, et complètement en dehors de l’actualité.

J’avais pensé à beaucoup de choses et, les idées les plus simples étant parfois les plus efficaces, j’ai proposé de raconter les personnes, les hommes et les femmes, de m’intéresser à l’humain plutôt qu’à la performance, en prenant toujours prétexte des moments forts de l’histoire du sport ».

En partant d’un événement, qu’il soit connu ou pas, le journaliste souhaite parler « autant des personnes qui sont derrière les champions que des champions eux-même ».

Le second parti pris du projet : faire un format très long, « un peu à contre-courant de ce qui se faisait à l’époque ». Et en effet, un Grand Récit compte en moyenne 25 000 signes, soit l’équivalent de 25 feuillets : « Faire ça, c’était un peu un pari : est-ce que les gens seront prêts à s’intéresser à des choses complètement en dehors de l’actualité, parfois sur des événements ou des personnages qu’ils connaissent peu ou mal ? ».

Ce pari s’est avéré être le bon, car les Grands Récits ont été très bien accueillis et continuent à se multiplier. Une bien belle réussite qui s’explique très certainement par la passion des journalistes pour leurs contenus – des sujets qui les tiennent à cœur : « On s’était dit que si on prenait du plaisir à le faire, peut-être que les gens prendraient du plaisir à le lire ».

Il y a également le temps pris pour perfectionner le projet, des aménagements d’emploi du temps impliquant de faire moins d’actualité. Beaucoup de recherches, de visionnages, de vidéos, de lectures, d’anciens articles retrouvés et de témoignages récupérés. Un travail préparatoire s’avérant au final presque plus important que le temps d’écriture.

Un sondage lancé en 2019 a également permis aux internautes de proposer des sujets de Grands Récits. Le sujet le plus demandé ? L’histoire du patineur de short-track australien Steven Bradbury, devenu champion olympique en 2002 à Salt Lake City, après une course invraisemblable pendant laquelle tous ses concurrents sont tombés devant ses yeux…au dernier tour.

« Pour moi, c’est un Grand Récit très emblématique car, ça, c’est la partie de l’iceberg que tout le monde connaît, que tout le monde a vue – mais ça n’a été qu’une toute petite partie de ce que j’ai raconté. J’ai interviewé Steven Bradbury et il m’a retracé toute son histoire, son parcours incroyable ; d’abord, le fait de commencer le short-track en Australie, où il doit y avoir 3 patinoires dans tout le pays, puis son histoire personnelle très particulière. C’est typiquement un Grand Récit tel qu’on aime les faire, parce qu’on va derrière la surface de ce que les gens peuvent connaître ».

Cette histoire, Laurent Vergne l’a retranscrite dans le Grand Récit consacré au patineur : on apprend alors que c’est le père de Bradbury, ancien champion d’Australie en patinage de vitesse, qui a initié son fils de 3 ans à ce sport pourtant peu populaire. Peu enthousiaste au début, le jeune garçon se prendra finalement de passion pour sa pratique et persévérera, malgré les galères, jusqu’à réussir à se hisser au top niveau. Favori aux Jeux de Lillehammer en 1994, il tombera pourtant aux portes des quarts de finale, suite à un accrochage pour lequel le belge Geert Blanchart sera disqualifié (une médaille de bronze avec le relais australien viendra par la suite en tant que consolation). Les blessures (dont certaines très graves) s’enchaîneront par la suite, l’empêchant de concrétiser son rêve…jusqu’à ces fameux Jeux de Salt Lake City.

Les Grands Récits se sont par la suite développés sous forme de podcasts. Produits par Bababam, écrits par Laurent Vergne / Maxime Dupuis et racontés par Florian Bayoux, ils sont disponibles sur plusieurs plateformes d’écoute, notamment Apple Podcast, Deezer, Spotify et Soundcloud. Pour 2020, un format vidéo est également envisagé, ainsi qu’un format livre. Les passionnés devraient donc facilement trouver leur bonheur afin de revivre au mieux ces histoires et ces émotions incroyables, que seul le sport a le don de procurer.

grands recits
Les Grands Récits, disponibles sur eurosport.fr

Construire de tels projets, tout en maintenant le traitement de l’actualité, peut rapidement s’avérer être un casse tête, mais reste indispensable pour intégrer une autre dimension (et au final une véritable valeur ajoutée) à un média et attirer de nouveaux utilisateurs en quête de nouveaux contenus.

Un nouveau podcast, réalisé en natif chez Eurosport, devrait également voir le jour courant 2020 : consacré à la reconversion d’anciens champions, il aura pour objectif de mettre en lumière leurs parcours post-carrière, qu’ils soient dans des domaines plutôt « classiques » (consulting média, agences sportives…) ou plus surprenants, comme la restauration, la gestion d’entreprise…ou le pilotage.

« On va par exemple bientôt enregistrer un épisode avec Jason Lamy-Chappuis (ancien champion olympique de combiné nordique), qui est devenu pilote chez Air France. C’est un projet que j’avais en tête depuis assez longtemps et que j’avais très envie de mettre en place. C’est finalement un peu la même optique que les Grands Récits, c’est-à-dire s’intéresser aux êtres humains autant qu’aux sportifs. Surtout qu’ils ne sont plus dans une logique de communication, ils n’ont plus d’élément de langage à donner – ils parlent plus librement. Cela permet aussi de rappeler que la vie d’athlète de haut niveau, ça ne reste qu’une parenthèse dans une vie, qu’il y en a une autre après – et c’est de ça dont on a envie de parler avec eux ».

Un autre podcast dédié au tennis devrait également voir le jour. Celui-ci s’ancrera particulièrement dans la logique d’adaptation digitale aux programmes négociés par Eurosport, le groupe ayant obtenu les droits de diffusion des tournois ATP début 2019, et ce jusqu’en 2023 : « Aujourd’hui, il y a du tennis 38 semaines par an sur 52 sur Eurosport, donc au niveau du digital on a décidé d’accentuer encore plus sa couverture ».

Le tennis, Laurent Vergne en a fait sa spécialité. Ce n’était pourtant pas un objectif personnel gravé dans le marbre, le journaliste ayant travaillé sur d’autres sujets (sports mécaniques, sports d’hiver). En 2007, il a également participé au lancement du site spécialisé Rugbyrama avec le Midi Olympique, ce qui l’a consacré quasi-exclusivement au rugby pendant 3 ans.

C’est au début de l’année 2010 qu’une opportunité se présente pour se charger de la couverture tennistique. Une aubaine teintée d’histoire personnelle (le hasard fait souvent bien les choses) : « Il se trouve que j’ai fait beaucoup de tennis quand j’étais petit. J’en ai fait à un assez haut niveau jusqu’à 14-15 ans, puis j’ai arrêté par lassitude – cela reste le sport que j’ai le plus pratiqué.

Je ne sais pas si c’est celui que j’aime le plus, mais c’est en tout cas celui avec lequel je me sens le plus d’affinités. J’ai baigné dedans pendant longtemps avec ma famille et aujourd’hui, c’est le seul sport que je suis vraiment en terme d’actualité ».

Il n’est donc pas étonnant que, s’il pouvait s’entretenir avec un grand nom du sport, Laurent Vergne choisisse celui d’un joueur de tennis, à savoir le tchéco-américain Ivan Lendl.

IVAN LENDL
Ivan Lendl © We Are Tennis – BNP Paribas

« Il a probablement été la seule idole que j’ai eu quand j’étais petit. Il était détesté par tout le monde mais, sans que je sache trop pourquoi, c’était une personne qui me fascinait ».

Après une courte réflexion, un deuxième nom ressort : celui de Rinus Michels, ancien joueur puis entraîneur des Pays-Bas et de l’Ajax Amsterdam dans les années 1970 : « Il a révolutionné et changé complètement son sport, c’est ça qui m’intéresse le plus ».

Rinus Michels (1966)
Rinus Michels, 1966 © WikiMedia Commons

Pousser sa curiosité au-delà de la performance, s’intéresser aux hommes qui ont profondément changé, bousculé ou marqué le milieu sportif sont des qualités nécessaires, sinon indispensables, au journalisme sportif (et au journalisme tout court). Dans tout parcours, certaines rencontres aident à définir le cours d’une carrière. Il ne faut cependant pas oublier le facteur principal de la réussite, celui qui a le don de faire toute la différence : la passion.

« Si je reprends mon parcours depuis 20 ans, j’ai appris de beaucoup de gens et il y a eu beaucoup de rencontres primordiales. Qui sait ce qu’il se serait passé sans la première personne qui m’a fait rentrer en stage chez Eurosport, ou celle qui m’a embauché lorsque je me suis retrouvé au chômage fin 2002 ? Il faut beaucoup de chance dans ce milieu, car il est très précaire et très difficile.

Lorsque je suis revenu chez Eurosport en 2003, j’ai appris qu’il y avait eu environ 400/500 CVs qui avaient été envoyés pour le poste. Il y avait alors beaucoup de monde sur le carreau et il y en a encore beaucoup aujourd’hui, mais c’était particulièrement vrai à l’époque. De nombreux nouveaux médias s’étaient lancés sur internet en quelques années, et il y avait de beaucoup de jeunes journalistes. Seulement, la plupart de ces nouveaux médias se sont cassé la figure très vite, laissant ces journalistes sans travail.

Il y a donc vraiment une grande part de chance dans ce métier – mais elle ne suffit pas. Il faut bosser et il faut être passionné. Ça fait 20 ans que je fais ce métier et j’ai toujours la même passion du journalisme, c’est mon moteur principal ».

Que peut-on ajouter de plus ?

 


 

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