La relation sport-technologie vue par Frédéric Havard, directeur des projets innovants chez Orange

Cet article commence par un flashback. Retournez dix ans en arrière et visualisez-vous dans un stade. C’est un jour de match. Vous apercevez un joueur mais vous ne vous rappelez plus de son nom. Quelques minutes passent. Vous l’avez déjà vu, ce joueur, mais où ? Vous prenez votre téléphone et… Rien, puisque la connexion n’est pas assez bonne. Tant pis, il faudra attendre l’annonce des joueurs ou qu’un speaker ait la bonne idée de le nommer au micro.

Revenez à notre époque. Vous voyez un joueur mais n’avez plus son nom en tête. Un coup d’œil sur votre smartphone et le tour est joué. Une petite photo au passage, un partage sur les réseaux sociaux et on se reconcentre sur la partie… jusqu’à la prochaine distraction.

« Demain, si on coupe les liaisons réseau dans un stade, les gens vont avoir vécu un beau match mais ils se diront ‘je n’avais pas de réseau, je suis dégoûté, je n’ai pas pu envoyer mes photos sur Facebook ou Instagram’. Ce qui est fou, qui me perturbe et me passionne en même temps, c’est qu’il y a 10 ans, si je m’étais retrouvé au même endroit, je ne me serais jamais posé de question en voulant trouver la réponse directement grâce à mon portable. Aujourd’hui, vu que je sais que j’ai l’opportunité d’avoir une information, comme par exemple la taille d’une joueuse de tennis, qui peut être un paramètre important dans certaines phases de jeu, je vais avoir envie de trouver l’information. Il y a une toute autre dimension sociale, on vit une expérience différente avec la technologie. »

Ces mots sont ceux de Frédéric Havard, ancien sportif de haut niveau et directeur des projets innovants chez Orange. La technologie, c’est son métier. Le sport en fait également partie, et cela va même au-delà du niveau professionnel. Dans sa jeunesse, la proximité d’une patinoire avec le domicile familial l’incite très vite à faire du hockey sur glace. Pris de passion pour la discipline, il persévère et évolue jusqu’à atteindre l’équipe nationale junior. Il a alors 16 ans.

Mais le hockey n’est pas un sport tendre, et, un an et demi plus tard, une blessure le contraint à s’absenter des patinoires pendant 6 mois. Le retour à l’entraînement est rude, et la perspective d’une autre blessure le freine dans son élan : « J’étais un peu effrayé par rapport à ce que j’avais eu. Ca n’était pas si grave, mais cela m’avait quand même handicapé pendant plusieurs mois, j’avais perdu la motivation. J’ai donc arrêté le hockey et je me suis lancé dans le tennis. Les chocs étaient beaucoup moins présents dans cette discipline, la gestuelle était à peu près la même, avec des mouvements transversaux. J’en faisais déjà en loisir, j’aimais beaucoup les valeurs qui étaient développées. Il y a une justesse dans le règlement qui existe plus que dans d’autres sports, notamment le football, où il peut y avoir beaucoup de contestations ».

Il se lance dans les compétitions individuelles, même si ce sont celles par équipe et le sens du collectif qui constituent sa véritable motivation, son moteur : « Dans le hockey, il y a une vraie osmose du collectif, on est cinq sur la glace, main dans la main, il y a une vraie coopération, les joueurs sont soudés. Le tennis est certes un sport individuel, mais je retrouvais cet esprit collectif de gagne, de conseil, de réconfort avec les compétitions par équipe. Je me suis donc mis à fond sur ce créneau ». L’importance d’avoir un groupe solide résonne particulièrement avec l’imprévisibilité des performances sportives : il y a des jours avec et des jours sans. L’entourage joue alors un rôle essentiel pour soutenir et guider les joueurs : « On peut très bien jouer un jour contre un adversaire, et, deux semaines après, ne pas réussir à servir en face de lui. Quand vous avez des gens qui vous soutiennent derrière, qui vous poussent, ça fait énormément de bien et ça permet de réguler son jeu. Dans le sport, il est nécessaire d’avoir un regard extérieur si on veut évoluer ».

Pendant cinq ans, Frédéric Havard prend les fonctions de président du Tennis Club du Plessis Bouchard (Val d’Oise), un club orienté vers les jeunes, et met en place une démarche pédagogique basée sur les valeurs du sport : respect des règles, goût de l’effort pour la progression, etc. Puis, c’est en 2014 que le sport s’insère dans son quotidien professionnel grâce au championnat d’Europe de football : « J’ai eu l’opportunité de gérer une partie du projet de championnat d’Europe. Moi qui étais un peu passé par le haut niveau lorsque j’étais jeune avec le hockey, puis avais connu le monde amateur, je plongeais alors dans un autre univers sportif – j’étais directeur des ventes dans le haut niveau et le sport business avec l’UEFA. C’est là que j’ai pu voir la puissance d’innovation qu’une structure comme celle-ci peut développer pour délivrer des services aux spectateurs, pour accueillir les équipes dans les meilleures conditions. Ils sont vraiment à la pointe. En 2016, ils augmentaient le nombre de caméras par terrain à 38, et, grâce à l’intelligence artificielle, ils savaient zapper sur les bonnes pour faire vivre une expérience différente.

La technologie au cœur de l’Euro 2016 avec l’UEFA

D’autres dispositifs cherchent non seulement à faire vivre une expérience unique aux spectateurs, mais aussi plus immersive. Il y a 6 mois, à l’Orange Vélodrome de Marseille, réputé pour son atmosphère vrombissante, des spectateurs ont par exemple été équipés d’oreillettes leur permettant d’entendre ce qui se passait sur le terrain, tout en demeurant dans l’ambiance du stade. « C’est une expérience de niche, mais elle a apporté un service complètement hallucinant. En quelques années, j’ai l’impression qu’on est passé d’une dynamique d’expérience de groupe à une volonté d’expérience spectateur individuelle et personnalisée, pour être au plus près de l’action. De façon générale, on réussit en effet à être encore plus proches des sportifs de haut niveau. Demain, avec la 5G, on va pouvoir utiliser des drones pour survoler et filmer les compétitions, faire des prises du vue qu’on avait pas avant. Aux Jeux de Tokyo, on pourra normalement monter sur les murs d’escalade : les spectateurs seront à côté des athlètes et verront leurs prises, au lieu de les voir comme s’ils avaient l’impression de lever la tête derrière leur écran. La technologie permet non seulement d’énormes avancées au service du spectacle et des spectateurs, mais aussi du haut niveau, ce que l’on peut notamment voir avec la maison du Handball, le Clairefontaine du Hand à Créteil ».

Inaugurée en 2019, la maison du Handball est une structure dédiée à « la performance de haut niveau des équipes de l’élite du handball », où la technologie est entièrement mise au service des sportifs. Sur les terrains d’entraînement, des centaines de capteurs et une vingtaine de caméras sont disposés afin de filmer les phases de jeu. Des avatars sont également utilisés « pour travailler la technicité, optimiser les zones d’attaque et de défense. Tout est fait pour favoriser la progression de tous. Au rugby aussi on embarque des capteurs sur les joueurs pour voir combien de temps ils courent, l’énergie cinétique qui traîne au niveau d’un choc – là, on est complètement dans le domaine de la santé ».

Présentation de la Maison du Handball

La technologie entretient un rapport différent avec les 3 piliers de performance, déterminants pour tout sportif de haut niveau : le plan mental, le plan physique et le plan technique.

Sur le plan mental, la technologie « n’apporte pas forcément grand-chose ». En revanche, sur le plan technique, elle va permettre de mettre en place des « outils puissants, comme des capteurs insérés dans des raquettes de tennis, pour permettre de dessiner leurs trajectoires sur des revers liftés et calculer la vitesse de leur tête lors de l’impact au service. Ces outils pourront également mesurer l’amplitude du bras d’un joueur et l’impulsion sous ses pieds. Très concrètement, au service, un coup droit doit partir derrière le dos. Il faut aller chercher une grande amplitude. Beaucoup de gens qui ont un coup droit parallèle à l’épaule, ne vont pas aller chercher derrière. Aujourd’hui, des outils peuvent mesurer cela pour corriger le tir. Et même si on a pas le sentiment de progresser, la technologie va apporter des preuves de la valeur ajoutée du geste, car elle va mesurer l’impact, la rotation de la balle, etc. Elle va apporter une évolution dans la capacité de maîtrise des gestes techniques ».

Enfin, sur le plan physique, la technologie fournit de nombreuses informations sur les entraînements (vitesse moyenne, pouls, mesure de pentes…). Mais il existe un danger important : celui de la course sans fin à la performance, qui peut avoir de mauvaises conséquences pour les sportifs. Une autre problématique, cause directe de cette même recherche de performance, peut également apparaître pour les sportifs majeurs les moins bien classés : trouver des sponsors pour financer leur carrière. « En France, les sportifs de haut niveau sont dans des structures fédérales. Par exemple, tant qu’un joueur de tennis ne passe pas sur le circuit professionnel, il n’a pas besoin de sponsors, car il s’auto-finance à travers la Fédération qui l’accompagne dans son développement. En revanche, lorsqu’il passe sur le circuit professionnel, après 18 ans, il y a un risque de la course aux sponsors s’il n’est pas dans les 4 meilleurs, car il faut pouvoir voyager et faire des tournois. C’est un réel danger ».

Pour cadrer le quotidien des sportifs de haut niveau, l’accent est mis sur leur préparation, et, là encore, la maison du Handball fait figure de modèle en la matière. Lorsque les entraîneurs nationaux appellent les joueurs de l’Équipe de France, qui évoluent dans différents clubs et ne sont donc pas forcément habitués à jouer ensemble, « tout est préparé à l’aide d’ordinateurs ». Après les avoir observés, ils mettent en place un entraînement spécifique pour faire naître des automatismes. Ainsi, chaque joueur saura tout de suite où se placer en fonction de la zone de jeu où se situe la balle, à quel moment il la récupèrera, et ce qu’il devra faire avec. Ce travail, réalisé grâce à la technologie, permet d’améliorer la performance de l’équipe, et son efficacité dans certaines zones de jeu. « Ils ne font pas ça sur toutes les zones, mais c’est particulièrement utile en handball, car c’est un sport rapide, sur un terrain pas très grand, qui demande donc beaucoup d’agilité, de fluidité et de vitesse. Ici, la technologie est bien utilisée et elle est particulièrement efficace pour la coordination, la mise en place de process en attaque / en défense. Si quelqu’un n’est pas correctement placé à son poste et qu’il est censé recevoir la balle, l’action est terminée. Pour se préparer, ils passent donc beaucoup de temps à s’observer ».

Enfin, les données récoltées par les dispositifs jouent un rôle central dans la prévention des blessures et l’analyse de la santé des joueurs (des éléments dont nous avions également parlé avec Bertrand Mathieu, Doctorant en Sciences du Sport à la Fédération Française de Rugby). Frédéric Havard a pris ce même exemple du rugby, où des capteurs récoltent des données (temps de course, intensité des impacts et chocs reçus…) qui sont analysées et « croisées avec d’autres données comme les battements du cœur, le taux d’oxygène dans le sang. On va ainsi déceler les sportifs qui se fatiguent beaucoup, brûlent trop d’énergie et retravailler leur préparation. La vidéo a fait beaucoup de bien pour permettre tout cela, avec les capteurs qui mesurent la vitesse, le nombre de déplacements et les temps d’arrêt ».

La technologie, enjeu sanitaire et de performance, s’est complètement insérée dans le monde du sport, pour les athlètes comme pour les spectateurs. Utilisée avec précaution, elle décuple la maîtrise du jeu et les possibilités d’engagement du public, pour lui faire vivre une expérience encore plus intense, qu’il soit présent ou derrière un écran. Une façon d’amener encore plus de monde à participer au mouvement sportif global, qui ne demande qu’à grandir davantage…


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